La littérature mondiale à l'ère digitale

La Fondation Bodmer abrite une « bibliothèque de la littérature mondiale » qui constitue une archive exceptionnelle de l'esprit humain.

Le Bodmer Lab tire parti des avancées des Digital Humanities pour en numériser et en exploiter la part la plus significative. Ces données, bientôt disponibles en ligne aux chercheurs et au grand public, s'accompagneront de la publication régulière de travaux de recherche.

Source de l'image: Lithographie par Eugène Delacroix pour la traduction française du Faust de Goethe (Paris, 1828)

La Fondation Martin Bodmer conserve une exceptionnelle collection de documents écrits, des premières traces de l’écriture jusqu’à nos jours, rassemblés comme les témoins les plus marquants de la littérature mondiale. Le Bodmer Lab met la technologie numérique et des instruments informatiques innovants au service d’une recherche sur la structure de cette archive de l’esprit humain.

Suivez l’actualité des numérisations sur Instagram

Pour plus d'informations

Notre carnet sur Tumblr

Subscribe to our newsletter

La collection acquise par Martin Bodmer durant le second tiers du XXe siècle se distingue de toutes les autres entreprises bibliophiliques de même envergure par la particularité de son ambition. Elle devait en effet constituer, aux yeux de son auteur, une « bibliothèque de la littérature mondiale » (Bibliothek der Weltliteratur). La « littérature » désignait d’ailleurs, pour lui, bien plus que les seuls écrits de poésie ou de fiction, si bien que sa collection rassemble aussi des traités scientifiques et juridiques, des ouvrages religieux , des partitions musicales…

Le projet envisage cette collection comme l’œuvre d’un intellectuel profondément impliqué dans son temps, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (1947-1964), et désireux de concrétiser la vision humaniste, sinon mystique, qu’il avait de la « Weltliteratur » par une politique d’achats de livres et de manuscrits rares destinée à illustrer les accomplissements de l’esprit humain sur plus de quatre millénaires ainsi que les interactions et la compréhension mutuelle des peuples par-dessus les frontières.

La numérisation sélective de cette collection poursuit un double objectif: mettre à la disposition des chercheurs, des écoliers et du grand public des documents dont la fragilité et la rareté en font des pièces trop précieuses pour être consultées librement ; rendre manifeste la cohérence intellectuelle forte de la Bibliotheca Bodmeriana par la structuration même de la base de données et les choix de sa mise en ligne.

Ce projet repose tout entier sur l’exigence d’une numérisation réfléchie.

Il ne consiste pas à archiver compulsivement et à la hâte le plus d’ouvrages possible, comme cela se produit souvent dans d’autres cas, où la recherche innovante est sacrifiée à la quantité des données. Les critères et les choix de numérisation seront en effet indissociables d’une recherche portant sur les caractéristiques singulières de cette « bibliothèque de la littérature mondiale » — recherche qui tire parti des innombrables archives inédites de Martin Bodmer et du catalogue papier de sa collection:

Quelle est l’arborescence cachée de ces quelque 100.000 ouvrages? Quelle stratégie de numérisation en donnerait à voir et à penser les lignes de force véritables?

L’accent mis dans ce projet sur l’idée de « littérature mondiale » tranche à sa manière une série de dilemmes récurrents au sein des humanités numériques. La préférence est tout d’abord donnée à une numérisation attentive à la structure même de la collection Bodmer (smart data), plutôt qu’à une numérisation exhaustive (big data) qui inclurait tout ce que compte le catalogue du fonds. On se limitera en effet à quelques ensembles significatifs, les plus susceptibles d’intéresser les chercheurs : par exemple la série des variations sur le thème de Faust, qui compte près de mille titres ; l’exceptionnelle collection des éditions de Shakespeare ; les quelques centaines d’incunables ; la série des autographes d’écrivains, dont beaucoup sont inédits.

Ce projet implique la collaboration étroite, tout au long de sa réalisation, de spécialistes de la littérature, de conservateurs du livre, d’informaticiens et d’ingénieurs. Il vise à faire dialoguer les représentants de ces disciplines, qui trop souvent s’ignorent ou ne se comprennent pas. Il espère en outre opérer un effet d’entraînement auprès des chercheurs en littérature, en démontrant que les techniques informatiques peuvent contribuer au renouvellement des méthodes de recherche dans les sciences humaines.