Résidences

Résidences

Les  résidences du Bodmer Lab, 2019/2020
Brefs séjours en cultures lointaines 

À travers ce programme de résidences de chercheurs et d’écrivains, nous désirons diffuser auprès d’un public large les recherches et les réflexions menées autour de la numérisation en cours de la collection Bodmer, en faisant surgir ce savoir dans des lieux parfois inattendus. Ces résidences sont nomades : elles se déplacent dans la Cité au gré des sujets traités ou des caprices de l’archive.

Après un premier cycle de conférences donné par Patrick Dandrey, Professeur émérite à la Sorbonne, nous accueillons Roger Chartier, Professeur au Collège de France, pour 3 conférences sur le thème « Identités d’auteur, matérialité du texte et pratiques de lecture ».


Identités d'auteur, materialité du texte et pratiques de lecture

Les Résidences du Bodmer Lab se poursuivent les 25, 26 et 27 novembre avec un nouveau cycle de conférences de Roger Chartier, professeur au Collège de France :

Monstrueux

Présentation générale

Ces trois conférences alterneront perspectives d’ensemble et études de cas (ou de textes) et elles tenteront d’éclairer notre présent numérique qui efface la singularité auctoriale, substitue la matérialité des écrans à celle des livres et associe (paradoxalement) mondialisation des communications et replis linguistiques.

1. Qu'est-ce qu'un auteur ?

Tous les textes ont été écrits par quelqu'un, mais tous ne sont pas assignés à un nom d'auteur. De là, le nécessaire examen des modalités historiques qui ont produit la "fonction auteur", comme dit Foucault. Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, une telle généalogie privilégie, avant même l'invention de l'imprimerie, l'apparition du "libro unitario" (qui donne à lire une seule œuvre ou un seul auteur), les mécanismes des censures d'Église et d'État de la première modernité et les catégories philosophiques et juridiques du temps des Lumières dont nous sommes héritiers.

2. Matérialité des textes et communautés d'interprétation

Le monde des textes est toujours un monde d'objets ou de "performances".  Leurs significations ne dépendent pas de leur seul contenu sémantique, mais aussi des formes de leur inscription, publication et circulation. Entre l'auteur et le lecteur, nombreuses sont les interventions qui donnent leur matérialité aux textes et décident de leur format, leur mise en page ou leur ponctuation. C'est pour cela que "forms affect meaning" selon D.F. Mackenzie. Pour autant, ces formes typographiques ne détruisent pas les libertés de l'appropriation. De là, la nécessité d'une histoire des lectures et des lecteurs, toujours situés dans la communauté d'interprétation à laquelle ils appartiennent.

3. Traduction et intraduisible

L'étude des traductions croise la professionnalisation d'une pratique d'écriture, commencée dès le XVIe siècle, avec la pluralité des horizons de réception d'un "même" texte. Cette pluralité se situe à diverses échelles : celle des mots (en particulier lorsqu'il s'agit de néologismes), celle des contextes historiques qui donnent aux textes des rôles nouveaux, celle des interprétations d'ensemble qui attribuent aux œuvres une signification ignorée par leurs auteurs et les éditions originales. La catégorie de l'intraduisible, qu'elle soit attachée à des auteurs particuliers ou qu'elle désigne une impossibilité anthropologique, est le contrepoint obligé de l'omniprésence de la traduction dans la géographie littéraire et les histoires connectées.

Matérialité du texte : Une mise en bouche

En lien avec la thématique développée par Roger Chartier, un court film rend hommage aux écrits de Martin Bodmer :
« Le livre, l’imprimé, merveilleuse inscription de l’esprit dans la matière suscitent en moi un attrait et une forme de joie »
Martin Bodmer, carnet 24 (1929)


Présentation générale

C’est un cheminement en terres d’étrangeté, sur la longue durée, que vont proposer ces quatre conférences. Elles s’attacheront à analyser la hantise mêlée de fascination que depuis toujours suscite ce qui, dans l’homme, est hors de l’habitude et de l’évidence, ce qui est étrange. La folie en constitue sans doute l’expression la plus évidente, redoutable et fascinante. Mais autour d’elle, de petites démences lancinantes s’impriment et s’expriment aussi sous forme de hantises immémoriales qui se transmettent de siècle en siècle . Nous avons retenu quatre figures de ce vertige suscité par l’étrange[r] au cœur du familier : le bizarre, le déraciné, l’hybride et le monstrueux. Elles offrent l’intérêt de remonter à l’origine et aux principes des peurs individuelles et collectives suscitées par ce qui, en l’homme, est « estrange » au sens premier du mot, qui mêlait dans son acception l’étranger au surprenant – bref, tout ce qui est cause de ce décontenancement dont le mot « bizarre » tente de circonscrire l’expression la plus élémentaire.
Après un premier inventaire des sens divers et anciens du sentiment de bizarrerie, nous ajouterons, en progressant toujours plus loin dans la géographie de l’étrange[r], d’abord la hantise du déracinement, de l’exil, de la mort en terre étrangère, source d’une angoisse réactualisée par les migrations de population que connaît notre millénaire naissant et que la médecine avait, depuis le XVIIe siècle, institué en une pathologie du regret pour le pays natal perdu, nommée « nostalgie ». Puis ce sera la hantise de l’hybridation, singulièrement celle de l’homme avec la bête, révélatrice de la part de la bête en l’homme, que la fable et le conte expriment à travers les figures terrifiantes du loup ou de l’ogre dévorants, tout en tâchant de les exorciser à travers celles, à peine plus rassurantes, des animaux parlants de l’apologue. D’où nous passerons pour conclure à une des figures suprêmes de l’étrange, figure d’horreur par excellence, celle du monstre : en l’occurrence, le loup-garou, devenant bête la nuit et retrouvant sa nature humaine au matin, fable que le discours médical a tâché d’exorciser – tout en la cautionnant – à travers la catégorie pathologique de la lycanthropie.

1. « BIZARRE, VOUS AVEZ DIT BIZARRE… ». DE QUEL MALAISE LE « BIZARRE » EST-IL L’EXPRESSION ?

Quand d’une chose, d’une personne, d’une idée ou d’une conduite, on dit qu’elle est « bizarre », qu’entend-on exactement derrière l’expression de cette réprobation à la fois réticente et intriguée ? On commencera par chercher la réponse à cette question dans les savoirs de la lointaine Antiquité. Et l’on s’étonnera de s’apercevoir qu’en morale, en esthétique, en médecine même, chez Aristote, Démocrite ou Hippocrate, le bizarre avait déjà été circonscrit, analysé, formulé, détaillé comme une catégorie fuyante certes, mais prégnante, de la psychologie et du jugement, avant qu’on ne la retrouve, à la charnière entre la Renaissance et les temps modernes, magnifiée par les figures assurément « bizarres » qu’ont imaginées Cervantès (Don Quichotte), Erasme (la Folie) ou Molière (le Misanthrope).

2. HANTISE DE « L’ESTRANGEMENT ». DE LA SOUFFRANCE DE L’EXIL à LA PATHOLOGIE DE LA NOSTALGIE.

Parmi les bizarreries du cadastre psychique, l’une des plus nuancées est certainement le sentiment de nostalgie, ce regret lancinant –mais délectable aussi – du temps et de l’espace, qui enveloppe d’une douce idéalisation le souvenir des paradis perdus. Il refait cruellement surface à notre époque marquée par les vagues d’émigration qui portent avec elles la souffrance de l’exil. Or, on ne sait pas toujours que l’idée et même le mot de nostalgie sont nés en Suisse, dans cette branche de la médecine qui, à travers les maladies de la bile noire, autrement dit les « mélancolies », visait à rendre compte des douleurs de l’âme et de l’esprit dans leur rapport avec la physiologie incertaine héritée des Anciens. Après avoir conté la naissance du terme et l’analyse de ce qu’il désignait alors, à la fin du 17e siècle, on tentera de suivre pas à pas, à travers les témoignages de la littérature, de la poésie et de la pensée, son évolution vers le sens affectif, moral et psychologique qui lui a fait perdre aujourd’hui jusqu’à la mémoire de ses origines pathologiques.

3. HANTISE DE L’HYBRIDITé. DE LA FABLE ET DU CONTE ANIMALIERS à LA PHYSIOGNOMONIE COMPARéE.

Le monstrueux terrifie et fascine depuis la nuit des temps. L’hybridité entre règne humain et animal hante les deux formes les plus anciennes du récit imaginaire : le conte et la fable. L’ogre dévorant des contes de Perrault ou le loup vêtu et parlant comme un homme des fables de La Fontaine en sont des incarnations marquantes. Elles participent d’un imaginaire dont le développement excède celui de la littérature et intéresse aussi certaines catégories du savoir ancien : on s’arrêtera notamment sur la physiognomonie comparée des deux règnes, qui pratique l’analyse du caractère d’après les signes du visage et du corps. Elle a intéressé l’un des grands peintres français du règne de Louis XIV, Charles Le Brun, dont on analysera certains des textes et des dessins consacrés à cette étrange question.

4. HANTISE DE LA METAMORPHOSE MONSTRUEUSE. DU LOUP-GAROU AU LYCANTHROPE.

La métamorphose maléfique hante l’imagination depuis la nuit des temps. Celle de l’homme en loup a suscité depuis l’Antiquité une abondante tradition littéraire, iconographique, théologique et pathologique. On y puisera de quoi éclairer de nouvelle manière le débat entre l’interprétation médicale d’une maladie définie comme « lycanthropie » et l’interprétation religieuse du maléfice désigné par le terme commun de « loup-garou », pour en dégager les fondements anthropologiques, notamment à la Renaissance et au début de l’Age classique, quand ces questions croisent celles de la sorcellerie et de la possession alors en pleine actualité intellectuelle, judiciaire et théologique.