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De la littérature mondiale

Martin Bodmer, De la littérature mondiale, Paris, Editions d'Ithaque, 2018.

De la littérature mondiale, fruit d’une collaboration entre Jérôme David et Cécile Neeser Hever, est une anthologie des principaux textes de Martin Bodmer sur la question de la « Weltliteratur », traduits en français pour la première fois. Un lot de 150 carnets de notes inédits, rédigés par Martin Bodmer entre les années 1920 et 1960, constitue le cœur de cette anthologie. On y suit l’évolution de la philosophie de la littérature mondiale qui a orienté la collection Bodmer.

 

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Extrait du carnet de note n° 85 de Martin Bodmer, daté de 1944:

Le seul qui, jusqu’à présent, ait lui-même incarné la littérature mondiale, c’est-à-dire le seul qui n’en ait pas seulement fait partie ou abordé le sujet par écrit, c’est Goethe. À un moment singulier de son existence, des Conversations avec Eckermann à la fin du Faust, il fut la littérature mondiale et il le savait.

Qu’est-ce que la littérature mondiale, sinon la prise de conscience de l’action et de la réaction (si ce n’est celles-ci même) de forces culturelles translocales et transnationales sur l’esprit humain ?

Au début et avant tout autre chose, il y eut la Bible. Ensuite l’Antiquité dans toutes ses ramifications (poésie, art, philosophie, science, politique, droit etc.). Enfin, l’idée même d’humanité. C’est à l’aune de cette dernière que Goethe apparaît comme une somme où la notion de cosmopolitisme (quelle qu’en soit la forme rêvée ou effective, c’est-à-dire sans en fixer la notion) n’est pas sans importance. De son vivant, déjà, des voix nationalistes s’élevaient contre une telle idée ! Ainsi Arndt dans « Ne vous laissez pas tenter, ou la littérature mondiale » (1842). Ou encore Wienbarg (1835).

C’est ici déjà qu’émerge cet esprit antagonique qui courra ensuite si glorieusement à sa perte avec le nazisme ! Le danger d’un tel esprit — un danger qui trouve ses racines dans la nature allemande — tient à ce qu’il cherche à concrétiser le romantisme (la sensibilité romantique) dans la réalité ! Il veut imposer l’irrationnel avec des moyens rationnels. Et il échoue dans cette tâche surhumaine.

Hitler est le mélange funeste (plus dangereux encore que l’acide picrique !) de la conception philosophique d’un mythe romantique et de la puissance que donne un empire, du Zarathoustra à l’entreprise Krupp…

Mais les instincts qui mènent au titanisme et au crépuscule des dieux sont aussi allemands que les instincts d’organisation, de discipline et de sentimentalité […] et lorsqu’ils se rejoignent, comme dans le nazisme, ils menacent d’annihiler le monde. Ce composé est plus terrible qu’une bombe atomique. On ne peut s’en prévenir par la coercition et la police, mais seulement par le soin systématique de l’autre versant de la nature allemande : l’esprit de Goethe — soit le sens de la mesure, de l’organique, de l’humain — et même par le sens allemand de la littérature mondiale. (« La poésie allemande présente un cabinet d’histoire naturelle presque complet géographiquement, avec toutes les nationalités de chaque époque et de chaque région du monde ; il n’y manque, dit-on, que la nationalité allemande » écrit Friedrich Schlegel dans Sur l’étude de la poésie grecque). À côté de son versant nibelungien — qui, une fois uni à son versant militaire, devient dangereux — l’Allemand possède aussi un « versant grec » (et ceci, non au sens idéaliste de Winckelmann et de Humboldt, mais dans ce sens plus grand, et romantique, que goûtait Nietzsche !) et c’est ce versant qu’il convient de cultiver ! De même que l’Anglo-Saxon est plus proche de l’attachement romain à l’État, et son héritier moderne, l’Allemand serait plus proche des Grecs. Mais lorsqu’il se veut bâtisseur d’empire dans l’esprit des Nibelungen, il échoue et conduit le monde au chaos ! Voilà le sens de cette guerre ! […]

Donc : esprit de Goetheesprit grechumanitélittérature mondiale — voilà les qualités allemandes qu’il faut recommencer à développer ! Le peuple allemand a tout intérêt à ne pas se laisser à nouveau sacrifier […] sur l’autel d’un paradoxe romantique — mais le reste du monde aussi ! Certes, une partie des Allemands veut le sacrifice, abhorre le « goethéen », veut teutoniser le monde extérieur qu’il comprend de travers. Il veut la « réalité romantique » — ou la chute délibérée… ! Contre cela, il n’y a rien à faire — mais ne pas les laisser prendre le dessus sur les « Grecs », voilà ce qu’il faut faire !

Martin Bodmer, De la littérature mondiale, trad. C. Neeser Hever, éd. J. David et C. Neeser Hever, Paris, Éditions d’Ithaque, 2018, pp. 174-177.